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École de croisière - Voyage au long cours Nous voici dans les îles Vierges Britanniques depuis une semaine. Maintenant que nous sommes des habitués de l'archipel, nous ne disons plus « les îles Vierges Britanniques », mais « BVI » pour British Virgin Islands. Cet archipel est aux Américains ce que les Grenadines sont aux Européens : un superbe plan d'eau pour bateaux de location. Comme aux Grenadines, les îles sont belles et variées et suffisamment proches les unes des autres pour offrir une navigation facile et protégée. Comme aux Grenadines, le tourisme y est exploité de manière industrielle. Les rôles sont bien définis, les plaisanciers dépensent leurs dollars et les locaux les encaissent. Chaque archipel a su toutefois préserver ses caractéristiques propres. Les boyboats des Grenadines n'existent pas aux Vierges Britanniques, mais chaque mouillage des BVI est envahi de bouées payantes. Comptez vingt-cinq dollars par nuit. Fort heureusement, elles ne sont pas obligatoires. Les bateaux de grand voyage évitent en général de les prendre et les laissent dédaigneusement aux bateaux de location fortement majoritaires. Le marché de location de bateaux est très prospère dans les BVI, Moorings le leader américain y possède une immense base. Située à Tortola, elle occupe une marina entière à elle seule. Plusieurs centaines de bateaux y transitent le temps d'embarquer ou de débarquer leurs équipages locataires d'une ou deux semaines. La flotte se partage en parts égales entre monocoques et catamarans. La très grande majorité de ces bateaux sont des voiliers mais pas tous, quelques uns sont à moteur. Les voileux, comme ils se nomment eux mêmes, tentent de l'ignorer, mais il est aussi possible de naviguer pour le plaisir sur des bateaux à moteur. Il est étrange d'ailleurs comme ce constat vient rarement à l'esprit des propriétaires de voiliers. Aux îles Vierges Britanniques, la plupart des bateaux à voiles naviguent au moteur et uniquement au moteur. Le mépris des véliques pour les mécaniques date sans doute de l’époque où la vapeur a supplanté les splendides long-courriers à voile. Pour un marin du vent, le fossé était énorme entre les splendides cap-horniers à trois, quatre ou cinq mâts fièrement habillés de quarante voiles et ces pontons flottants propulsés par une chaudière à charbon. La différence était du même ordre entre le « gabier premier brin » d'un quatre mâts barque et le « failli de matelot d'escarbilles » d’un cargo à vapeur. Comme nous sommes entre gens de bonne compagnie, c'est-à-dire entre amoureux de voile, je me risque à transgresser la règle de ce mépris en posant une question profane : « Est-il raisonnable de naviguer à la voile ? ». Bien sûr, seul un voilier offre ce sentiment unique de liberté lorsqu'il navigue bien établi et sous bonne brise. Bien sûr, seules les voiles transforment l'énergie noble, gratuite et non polluante du vent en vitesse. Mais combien d'heures de moteur pour une heure de largue à six ou huit nœuds ? Combien de jours à attendre la fenêtre météo pour une journée de traversée agréable ? Ne dites à personne que je l'ai avoué, mais il faut bien reconnaître que si le vent a toutes les qualités, il a aussi tous les défauts. Il n'est jamais à la force désirée, soit trop violent, soit trop faible. Il n'est jamais dans la bonne direction, soit trop pointu, soit trop portant. Et puis imaginez un voilier sans mat, sans voile, sans drisse, sans écoute… Oui, cela s'appelle un bateau à moteur, mais que de complications et de travaux d'entretiens épargnés ? Quel plaisir de pouvoir naviguer en choisissant l'heure et le jour de son départ, son cap et sa vitesse de navigation. Le constat est sans doute douloureux, il faut pourtant reconnaître que les moteurs sont aussi source de liberté. La question semblera blasphématoire à nombres de voileux passionnés et je m'étonne moi-même d'oser la poser. Mais les faits sont là, lorsque l'on parle de bateau de grand voyage avant de parler catamaran ou monocoque, polyester ou alu, quillard ou dériveur, ne vaudrait-il pas mieux commencer par « à voiles ou à vapeur ? ».
Mais qu'est-ce qui fait courir le marin ?
« À voiles ou à vapeur ? », je n'arrive pas encore à croire que j'ai pu poser la question profane. D'un point de vue purement rationnel, le verdict est pourtant sans appel contre les voiliers. Seule la mauvaise foi d'un amoureux de la voile, peut soutenir que le vent est le meilleur moyen pour naviguer. Une réflexion qui mène systématiquement au même constat : la difficulté d'une navigation à la voile par rapport à une navigation au moteur, devrait provoquer la disparition des voiliers de grand voyage. Tout comme les voiliers des marines de commerce et de guerre ont disparu. Mais les gens qui partent vivre sur un bateau à voile sont loin d'être objectifs. Si la raison était à la base de leur motivation de voyage autour de la planète terre, ils ne seraient pas sur un voilier. Avec l'investissement que représente leur bateau, ils auraient pu acheter des billets d'avion et louer des chambres d'hôtel pour faire le tour du monde en quelques années. Si la rationalité et la facilité sont absentes de la motivation d'un marin grand voyageur, il faut donc poser la question : « Qu'est-ce qui fait courir le marin ? ». L'étude anthropologique du navigateur de grand voyage, de « l'Australopithecus, apporte les premiers éléments de réponse. Il s'agit d'un homme ou d'une femme vivant, essentiellement dans des contrées chaudes et exclusivement dans les zones maritimes. Il peut vivre en solitaire, mais on le rencontre le plus souvent au sein d'une communauté restreinte, en général familiale. L'Australopithecus Voilus est fondamentalement nomade. Son comportement social est malgré tout tribal, entre deux transhumances, sa sédentarité lui permet de constituer une tribu de quelques communautés familiales de la même espèce. Vivant à moitié nu, son mode de vie est rustique. Les denrées fraîches et l'eau douce ont une grande valeur dans la communauté. L'activité des mâles adultes est essentiellement consacrée à la pêche et à l'amélioration ou l'entretien de l'habitat. Le temps de la femelle adulte est accaparé par la préparation des repas et l'éducation des enfants. Si l'Australopithecus Voilus n'a pas de religion identifiée, il est indéniable qu'il vénère les vents et la mer. Vue sous cet angle, nous devons l'admettre, la vie sur un voilier est un réel bond en arrière pour la civilisation. L'électronique de bord et les matériaux composites ne parviennent plus à masquer la réalité, le navigateur de grand voyage retourne à une vie plus primitive. Et ce qui fait courir le marin est peut-être là. La vie sur un voiler réapprend à l'homme moderne l'humilité face aux éléments. Elle permet d'abandonner une vie citadine trop rationnelle et sans doute trop facile. Elle tourne le dos à la philosophie de l'interrupteur, ce mode d'existence où il suffit d'appuyer sur un bouton pour avoir du froid, du chaud, de l'eau, de la lumière, de la musique, à boire, à manger… un monde trop parfaitement maîtrisé grâce à ces petits commutateurs on - off. Il est finalement peut-être plus facile de vivre ainsi, en s’interrogeant sur le manque d’eau, ou l’évolution du temps, plutôt qu'en se demandant « Pourquoi je vis ? » une fois que tous les boutons ont été pressés.
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