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Sac à terre
Il y a un an jour pour jour, nous revenions d'une croisière
sabbatique pendant laquelle nous sommes partis à la découverte des
Caraïbes avec nos trois jeunes enfants. Depuis, la question à
laquelle nous avons eu à répondre le plus souvent est : "Et comment
se passe le retour ?". Une bonne question, néanmoins, ce n'est pas
après le voyage qu'il faut se la poser mais avant.

Avant de lever
l'ancre, vous êtes en général confrontés à une telle multitude de
tâches qu'il est difficile de penser à la fin de son voyage. Entre
le bateau, l'administratif, le budget et les mille autres points à
gérer, vous n'avez ni l'envie, ni le temps de penser au retour à
terre. Et c'est un tort car tout le monde revient un jour. On peut
espérer, tel un Molière grand voyageur, mourir en mer mais la
réalité est souvent plus mesquine. Même Moitessier a terminé sa vie
dans un petit appartement de Vanves. Prévoir son retour est un
élément important de la préparation d'une croisière sabbatique. Nous
vous proposons ici quelques éléments de réponses tirés de notre
expérience ou de celle d'amis revenus d'un périple en mer d'un an ou
plus.

Mousses et Écoliers
Commençons par la
question plus facile : "Comment se passe le retour pour les enfants
?" Notre voyage nous a montré que la réputation de facilité
d'adaptation des enfants n'est nullement surfaite. Il faut tout de
suite préciser que dans notre cas, il s'agit de jeunes enfants.
Quand nous sommes revenus, Vincent, Sarah et Claire avaient un âge
respectif de 8, 6 et 3 ans. Pour des enfants de plus de 12 ans, les
réactions sont sans doute différentes. Deux souvenirs pour illustrer
la facilité des bambins à affronter les changements de vie. Le jour
où nos enfants ont embarqué, ils avaient une expérience quasi nulle
de la vie en bateau. De plus, ils n'avaient jamais vu le catamaran
qui leur servirait de nouvel habitat pendant un an. Pourtant
quelques heures après leur embarquement, ils étaient tous les trois
en train de jouer au lego dans une cabine, comme s'ils avaient
toujours vécu sur un voilier.
Pour
le retour, la reprise de leurs habitudes terriennes a été aussi
spontanée. Revenus un mercredi de mai, nous sommes allés saluer les
maîtresses et les camarades d'école le jour suivant. Nos enfants,
petits héros du jour, ont été très sollicités pour revenir en
classe, ce qu'ils ont accepté sans hésiter. Le lendemain, à la fin
de leur journée écolière, il semblait difficile de croire qu'ils
n'avaient pas passé toute leur année scolaire dans leur classe de
primaire ou de maternelle. Notre conclusion quant à l'adaptabilité
des enfants est simple : à partir du moment où vous leur donnez à
manger, un peu d'affection et la possibilité de rencontrer d'autres
enfants à peu près du même âge, vous pouvez les emmener où vous
voulez, ils seront heureux.
Naufrage
Pour les adultes,
comme d'habitude, les choses sont plus difficiles. L'explication
pourrait se limiter à un laconique "Tout se paye" ; si vous partez
un jour en mer, attendez-vous au retour à une baisse de moral
proportionnelle au bon temps offert par votre voyage. Le phénomène
n'est pas nouveau, la majorité des marins retraités vous expliquera
que poser définitivement sac à terre fut la dépression la plus
creuse qu'ils ont eu à affronter. C'est un peu comme le mal de mer,
tout le monde est sensible à la déprime du retour, mais plus ou
moins. Tout le monde à un remède mais plus ou moins facile à
trouver.

C'est ici qu'il est important de se préparer, une maladie se
développera moins si vous avez le remède au moment où elle vous
attaque. Bien sûr, pour combattre ces petites ou grandes crises
existentielles, le remède varie énormément d'une personne à l'autre.
Toutefois, une constante semble sortir de l'expérience des équipages
revenus de leur vie en mer : il faut s’embarquer dans un nouveau
projet, un vrai, un grand, qu i vous enflamme comme celui de votre
départ. Retrouver son appartement, son emploi et la routine associée
avec pour seuls loisirs le tri des photos du voyage et les emails
des copains encore en mer, est en général synonyme d'un atterrissage
en forme de naufrage. Au contraire, si le retour est lié à un
changement de vie, l'esprit ne sera pas constamment à vagabonder
dans des rêves marins. En ce qui concerne l'équipage du TomNeal
(notre bateau), on peut distinguer trois phases :

Retour à la case
départ
Le retour immédiat fut
assez mitigé. Voici le dernier paragraphe de notre livre. Il
illustre bien notre état d'esprit pendant le mois qui a suivi la fin
de notre voyage : "Nous arrivons enfin et sommes accueillis par nos
amis et parents. Nous retrouvons notre maison libérée ce matin par
ses locataires temporaires. La végétation des campagnes avoisinantes
est magnifiquement verte. Nous sommes heureux de redécouvrir tout
cela. Nous avons aussi le sentiment d'être dans un monde
surréaliste. Ce monde nous le connaissons bien, il a été le notre
pendant des années. Pourtant, nous avons l'impression d'être des
pièces rapportées. Nous ne cadrons pas avec le décor. Nos chaussures
nous font mal aux pieds et nos pantalons, portés pour la première
fois en douze mois, semblent faits d'un matériau étrange. Et puis,
il faut bien l'avouer, nous avons toujours le ventre qui fait des
nœuds de marin lorsque nous pensons à notre bateau, à nos amis
navigateurs et à notre vie sur l'eau.
En
fait, nous sommes victimes du syndrome de Tarzan à Manhattan. Nous
venons d'échanger une vie où la nature est reine contre le monde
civilisé. Nous avons troqué notre liberté contre l'aisance de la vie
citadine. Tout cela est enivrant, mais semble cacher un redoutable
piège."

Atterrissage
Dans les deux trois
mois suivants, le temps est vite passé pour les Tarzans navigateurs.
L'été, les retrouvailles avec nos proches, le retour à une vie
matériellement plus facile, nous ont apporté un doux sentiment de
bien être. Puis avec l'arrivée de l'automne, la reprise de la
routine, les choses sont devenues plus dures. Pour moi, cette
période a parfois été vécue comme un deuil. Le simple fait de
recevoir des nouvelles d'ami en mer me plongeait dans une mélancolie
plus ou moins profonde. J'étais taraudé par l'impression de ne pas
être à ma place. Pour Marie, ma capitaine de femme qui a sans doute
le privilège d'être plus détachée de l'univers marin, son état
d'esprit a oscillé entre la satisfaction de retrouver une vie plus
"sure" et le sentiment qu'à terre tout est plus limité. Quel que
soit votre fibre de navigateur, un voyage en mer créera probablement
en vous une cassure par rapport à votre vie de terrien, cassure qui
sera à l'origine d'une marginalisation plus ou moins volontaire. Et
il ne faut pas oublier que la marginalité est un statut ingrat. Elle
se traduira par un sentiment de décalage, d'ennui et fournira à la
déprime un terrain propice à son développement.
Pendant
cette période, notre livre a été une vraie bouée. Entre la fin de la
rédaction, les corrections, puis la promotion, ce nouveau projet
dans lequel nous avons eu à nous investir sans compter nous a sorti
la tête de l'eau à chaque fois que nous avions tendance à nous y
plonger trop profondément. Il nous a ménagé une savante transition
en nous laissant un pied dans l'eau et l'autre à terre.

Nouveau départ
Et comme disent les
hommes de sagesse : après l'automne et l'hiver arrivent les beaux
jours. Le printemps et son pouvoir de renouveau ont un effet
magique. Le deuil se fait peu à peu et la vie reprend son cours,
comme avant. Selon les individus, il faudra un ou deux années pour
une vraie guérison. Certains malheureux ne guérissent jamais, le
sentiment de renouveau ne les empêchera pas lorsqu'ils s'approchent
de la mer ou d'un bateau de ressentir un furieux e t douloureux
appel du large. Pour eux, le salut passera par un nouveau projet de
départ. Pas forcément en bateau d'ailleurs, on découvre vite que
l'appel du large est avant tout un besoin de changer de mouillage,
de découvrir de nouveaux pays, de rencontrer de nouvelles personnes.
Finalement le moyen de transport importe assez peu.

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